ENTRETIEN AVEC YSIAKA ANAM DANS LA REVUE EUROPÉENNE DE PSYCHOLOGIE ET DE DROIT À L’OCCASION DE LA PROCHAINE PARUTION DE SON PREMIER ROMAN À PARAÎTRE À LA CHEMINANTE : ET MA LANGUE SE MIT A DANSER
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REPD : On peut lire sur la fiche de présentation du livre qu’ « Ysiaka Anam est née sur une languette de terre quelque part en Afrique de l’Ouest, avant de suivre l’exode familial vers la France » ? L’Afrique de l’Ouest comprend 15 pays. Peut-on parler de l’Afrique au singulier ?
J’aurai envie de commencer par dire d’où je parle, car je me méfie toujours des « discours sur… » qui peuvent se poser comme objectivant, alors qu’ils sont toujours à resituer dans leur contexte de production. Je préfère donc préciser que j’ai une connaissance très partielle de l’Afrique. J’y suis née, j’y suis retournée quelques fois pour des courts séjours, mais je n’y ai pas grandi. Ce que j’en connais est beaucoup orienté par deux choses. D’une part mon inscription familiale, avec des parents qui en viennent et en sont imprégnés. D’autre part mes études en sciences sociales, puis mon travail auprès de personnes migrantes. Ces différents contextes m’ont donné chacun un éclairage spécifique sur ce continent, mais qui reste partiel à chaque fois. Par rapport à votre question, je crois que comme tout ensemble (continent, pays, peuple, famille…), l’Afrique est probablement faite de choses communes qui traversent ses différents territoires, et de choses spécifiques à chacun. Selon le prisme de lecture qu’on choisit (la géographie, les langues, les histoires politiques, …) on trouvera tantôt du commun, tantôt de la disparité. Du commun et de la diversité, des choses qui séparent et d’autres qui rassemblent : je crois que c’est ce qui fonde l’ensemble de la réalité, que ce soit celle des hommes comme celle des milieux. Ce qui pose problème c’est quand un groupe ou un territoire est réduit à une représentation unique, qui devient dès lors forcément simpliste et réductrice. Une région du monde n’est jamais une chose unique, elle est toujours traversée par de la diversité ; l’Afrique comme le reste du monde. Mais la représentation extérieure qu’on en donne tend souvent à se focaliser sur quelques aspects très limités (famines, guerres, exotisme culturel…). Quelques pays du monde produisent les images et le discours mondialement entendu sur les autres, et finissent par en construire un imaginaire qui ne laisse plus beaucoup de place à d’autres choses. Forcément ça vient colorer du dedans l’expérience qu’on a en tant que migrants, ou enfants de migrants, avec le sentiment parfois d’être piégés dans une représentation stéréotypée sur nos pays d’origine. C’est particulièrement compliqué je trouve, quand on est originaires de ces pays, mais sans les avoir vraiment connus soi-même, comme c’est mon cas, et le cas de la narratrice du livre. On peut se retrouver coincé dans ses images qu’on nous donne à voir de nos pays d’origine, en ayant souvent peu d’autres données pour contrebalancer ces représentations. Dès lors on peut en finir par s’identifier comme héritier uniquement de ces images malheureuses, et très mal à l’aise avec ça. C’est un des éléments qui fondent ce malaise évoqué, parfois assez crûment, par la narratrice de « Et ma langue se mit à danser ».
REPD : La question de la honte traverse en effet tout le récit. La honte de ne pas se sentir à la hauteur de la langue de ses parents ? Cette honte qui paralyse et qui englue… Comment nait cette honte et comment se définit-elle ? Une honte ou de multiples hontes qui se croisent ?
Dans cette histoire effectivement, plusieurs hontes viennent se rencontrer. Cette honte du regard dépréciatif qu’on se retrouve soi-même à poser sur son groupe d’appartenance, et donc sur soi, par prolongement. La honte vis-à-vis de ses ascendants, de ne pas réussir à assumer ou maîtriser « comme il faut », les éléments de leur culture, comme la langue notamment. Les hontes aussi consécutives à des situations d’humiliation où on est pointé du doigt pour son origine ou pour sa couleur. D’autres hontes aussi qui viennent s’y surajouter, comme le regard que la narratrice se met à poser sur son corps, sur son histoire familiale, ou sur la maison qui les réunit tous. Au fond, on n’arrive plus très bien à en retrouver le début et la fin de cette honte, les lieux sur lesquels elle se pose n’affleurent pas toujours très clairement. Elle vient s’insinuer un peu partout. Pour essayer d’en dissimiler les objets, on se retrouve parfois à porter des habits qui ne sont pas les nôtres, dont on sait pourtant bien qu’ils ne sont ni de notre taille, ni vraiment à notre goût. C’est toute l’histoire de cette vieille femme dont l’ombre passe dans le texte, et dont on finit par réaliser qu’elle boitait car elle tentait de marcher avec des chaussures qui n’étaient pas les siennes. La honte est un thème qui vient effectivement ponctuer le texte de bout en bout. Le titre aurait pu être « Et ma langue se mit à rougir », pour parler de cette honte fondamentale. Le livre peut être lu comme le cheminement sur une route où la narratrice exhume, fragment par fragment, ces hontes et malaises qu’elle avait enterrés jusque-là. Enterrés parce qu’ils évoquent des choses qu’on ne doit pas dire, qu’on ne doit pas vivre. Et pourtant qu’on vit. Qu’on est d’ailleurs nombreux à vivre.
REPD : Existe-t-il une solidarité entre ces « noires-sœurs », que vous évoquez dans le texte ? Vous identifiez-vous aux Femmes africaines ? Cette identification est-elle le résultat d’un long processus ou est-elle donnée d’emblée ?
Solidarité et individualité sont peut-être deux sœurs inséparables. J’aurai du mal à dire que les femmes africaines, ou afro-descendantes, sont plus particulièrement solidaires ou non, au risque de venir verser dans un cliché ou l’autre. L’Afrique est tellement grande, les contextes collectifs et individuels sont tellement multiples… On pourrait s’essayer à construire une réflexion là-dessus, mais c’est probablement un livre entier qu’il faudrait pour tenter d’en dire quelque chose d’un peu consistant, et je ne sais pas quel en serait la conclusion. Je peux par contre parler de mon expérience à moi, car le texte est aussi l’écho d’éléments de mon vécu personnel, même s’il n’est pas que ça. Jusque-là, je n’avais jamais eu de sentiment d’appartenance, d’identification, ou de solidarité spécifique avec d’autres femmes noires. Je n’en côtoie d’ailleurs qu’assez peu dans mon quotidien, au-delà de ma mère et mes sœurs. Ce texte, où est évoquée l’expérience de cette couleur qui colle à la peau, a du coup mûri dans un cheminement très individuel, très solitaire. La solitude élaborative fut longue, et donc laborieuse ! Je n’avais jamais pu partager avec d’autres sur ces questions. C’est seulement à l’automne dernier, après l’écriture de ce livre, que ma curiosité, et un reportage entendu par « hasard » à la radio, m’ont amenée à découvrir que d’autres femmes, noires, écrivent sur ces thèmes, parlent de cette expérience spécifique, et même partagent dessus entre elles. A partir de là je me suis pas mal intéressée au mouvement afro-féministe. J’ai été assez étonnée et exaltée de trouver tant de choses communes dans la production de ces femmes, écrivaines, vidéastes, blogeuses, militantes, anonymes, etc. Ça a été un vrai bol d’air de voir que les choses que j’aborde dans ce texte, et que j’ai moi-même longtemps ressenties, sont partagées par d’autres. Qu’il y a beaucoup de choses communes dans cette expérience d’être femme, et noire, en France, malgré bien sur la spécificité de l’histoire de chacune. Ce que parfois j’avais pu vivre comme des anomalies personnelles (le mot anomalie peut sonner fort, mais il est vraiment juste), s’est finalement révélé être des choses très partagées par d’autres. Donc pour moi, cette identification n’a pas du tout été donnée d’emblée, j’avais même plutôt envie de la mettre à distance. Elle est venue très tardivement, et ce texte en a probablement préparé les jalons en m’autorisant à aller explorer ces questions. Et je ne dirais pas que mon sentiment d’appartenance va en direction des « femmes africaines », car l’Afrique n’est qu’un segment de ma biographie, circonscrit aux premières années de ma vie, à mes ascendants, et à quelques voyages ensuite. Je parlerais plutôt d’un sentiment d’identification avec d’autres « femmes noires », car cette couleur, elle, est par contre une expérience qui de fait m’accompagne aux différents âges de ma vie, et dans les différents lieux que je traverse. Ça ne signifie pas pour autant que je ne suis que ça, je m’identifie aussi à d’autres appartenances (professionnelles ou personnelles). Mais cette position-là, « femme » et « noire », est celle qui me suit partout, puisque c’est celle qui est immédiatement visible, que je le veuille ou non d’ailleurs, et à travers laquelle l’autre m’appréhende souvent. De fait elle devient donc marquante.
REPD : Le conte, le rêve, les métaphores occupent une place privilégiée dans votre récit. Le conte de Nama à la recherche de la langue de son enfant, le rêve de Naama et enfin le conte qui clôt ce récit, l’Homme et l’Enfant. Comment est né le conte de Nama à la recherche de la langue perdue de son enfant ? Les métaphores sont-elles thérapeutiques ?
Le Conte de Nama est le texte inaugural à l’origine de ce livre. J’ai commencé à l’écrire, puis le reste est venu se construire autour. La spécificité de cette perte de la langue dont je parle (la langue maternelle, puis par extension la langue tout court), c’est peut-être justement qu’elle est difficile à dire. C’est probablement pour ça que j’ai eu besoin de passer plutôt par des images, très concrètes, celles de langues, au sens matériel du terme, qui se perdent. Dans le conte de Nama, j’avais envie de mettre en image cette expérience qui pour moi est une manière de se retrouver comme séparé de soi. C’est une partie de soi qui en cherche une autre, un corps entier qui recherche cette part qui lui a été tranchée. Nama, qui recherche la langue perdue de son enfant, c’est tout autant la mère à la recherche de quelque chose qui appartient à sa fille (cette enfant avec qui elle ne parvient plus à communiquer), que la femme, devenue adulte, qui va à la recherche de quelque chose qu’a perdu l’enfant qu’elle a été.
REPD : Cette question de la langue perdue traverse tout le récit… Perdre sa langue, qu’est-ce que ça représente ? Est-ce que c’est perdre une partie de soi ? Ou choisir son camp ? Dans quelle langue est-il possible de communiquer ? La langue maternelle ou l’autre langue ?
Perdre sa langue maternelle pour moi c’est se retrouver coupé de ce qui permet un dialogue vivant, vibrant, avec ceux dont on descend : mère, père, et ascendants plus loin encore. C’est un thème qui m’est cher car j’ai moi-même effectivement « perdu » la moitié de ma langue maternelle : j’ai arrêté de la faire grandir une fois arrivée en France, pour faire grandir à la place le français, langue notamment de l’école, associée aussi à une certaine représentation de « la réussite » ; il y avait probablement quelque chose de très vital là-dedans. Je ne sais pas s’il y a eu « choix » là-dedans, d’un camp pour l’autre, mais c’est sûr que c’est violent de se dire qu’un enfant peut se retrouver confronté à devoir se dépatouiller avec tout ça ; devoir peut-être abandonner ce qui le relie à ses parents, pour trouver une place conforme dans le monde dans lequel il va grandir. Ma langue maternelle, restée cloisonnée dans l’espace familial, n’a donc pas grandi, et est restée celle d’une enfant de 5 ans, même devenue adulte. Ce qui a eu comme conséquence qu’avec ma grand-mère par exemple, on arrivait à se comprendre qu’à moitié, puisque je parlais mal sa langue. Dans le texte, la narratrice parle d’une ligne définitive qui se trace entre les générations avec la migration : on ne peut tout simplement plus vraiment se comprendre d’une génération à l’autre, plus se parler. Je trouve ça assez terrible. Personnellement, j’ai la chance d’avoir quand même gardé la moitié de cette langue maternelle. D’autres enfants issus de la migration qui ont grandi ici, l’ont complètement perdue. Perdre sa langue maternelle, c’est perdre tout un registre de significations, de manières d’avoir de la répartie, d’intonations sonores, d’images métaphoriques…. C’est toute une manière de ressentir le monde et de l’exprimer qui vient mourir. Une partie de soi, clairement. Une partie de notre intégrité qui est mutilée. Je le vois bien pour moi comme pour d’autres : la langue maternelle est très chargée au niveau émotionnel. Je pense notamment à certains proches qui vivent entre deux langues, et qui par exemple parlent à leurs enfants en français, mais reviennent à la langue maternelle notamment quand ils expriment de la colère, ou de la peur. Pour d’autres encore, comme certains migrants que j’ai rencontrés au niveau professionnel, mettre activement de coté sa langue maternelle est une manière de mettre à distance une partie de son histoire trop pesante, en l’enterrant avec les mots et les sons qui y sont associés. Car pour certains effectivement, s’exiler d’un pays et d’une langue, peut répondre aussi être salutaire. Les situations sont très différentes d’une personne à une autre. Dans quelle langue est-il possible de communiquer ? Personnellement, peut-être qu’aucune ne me permet de communiquer mon expérience dans son ensemble. Je suis obligée d’avancer toujours dans l’une en me coupant d’une partie de l’expérience que je ne pourrais communiquer que dans l’autre langue, donc avec le sentiment de boiter toujours d’un coté ou de l’autre. Le français est la langue que je parle le plus, il est présent dans l’ensemble des espaces sociaux que je traverse ; ma langue maternelle est elle limitée à l’espace familial. Mais pour écrire la seule langue que je possède est le français : peut-être est-ce pour ça que mon écriture est fragmentée, et un peu boiteuse [sourire].
REPD : Vous dîtes aussi que c’est un livre sur les silences familiaux. Sur le mutisme des enfants de migrants déplacés dans un autre pays. Ces enfants sont décrits comme des étrangers dans leur propre famille. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Dans la migration, la place des enfants qui ont grandi ici est souvent délicate dans la famille, de même que la question de la transmission. Beaucoup en parlent, et sur ce thème je recommande chaudement les livres de Marie-Rose Moro, en psychologie transculturelle. Quand j’ai découvert ses travaux la première fois, j’ai eu l’impression de trouver écrites des choses que j’avais ressenties depuis longtemps. Elle aborde ça de manière à la fois accessible et fidèle à la complexité des situations. Et effectivement, qu’est-ce que c’est complexe ! On pourrait en parler des heures entières, mais comme on ne va pas pouvoir le faire ici, plutôt que d’en dire trop peu et passer à côté de toute cette complexité, j’ai plutôt envie de vous proposer un petit pas de coté, et partager avec vous un extrait Et ma langue se mit à danser, là-dessus. C’est au moment où Nama vient de retrouver la langue de son enfant, sur le coin d’un chemin escarpé.
Après un long silence qui laissait penser que jamais on ne l’entendrait, doucement, la langue se mit à parler: « S’il fallait que je te la raconte, cette histoire serait sans fin. Elle commence avant moi, avant toi, au temps où les hommes se sont mis à voyager dans le monde. C’est l’histoire des murs qui se construisent entre eux et les enfants qu’ils mettent au monde loin de chez eux. Mon histoire est la même que celle de la langue de beaucoup de ces enfants. Je suis partie car un jour la honte est arrivée. La honte de ne pas me sentir à la hauteur de la langue de mes parents. La honte de voir que déjà je ne savais plus très bien cheminer dans les mots et la musique de votre langue. La honte de savoir que vous alliez devoir découvrir, bientôt, que la langue de vos filles et vos fils, ne pourrait plus jamais rencontrer celle de vos parents. La honte d’être bientôt l’émissaire de ce message douloureux : une ligne se traçait, définitivement, entre la langue du pays qui a accueilli votre venue au monde, et celle qui sera plus tard l’unique de vos enfants et vos petits-enfants. Rouge de honte que vous entendiez, par sa bouche, que votre fille devenait une petite du monde en blanc, bientôt peut-être totalement étrangère à la couleur de votre monde en noir. Alors j’ai préféré me taire. Me taire plutôt que de porter ce message trop lourd. J’ai choisi de porter le silence, plutôt que ces notes honteuses pour vous, pour vos parents, et pour les parents de vos parents. C’est ainsi que je me suis perdue. C’est ainsi que ce sont perdues les langues d’autres enfants égarés entre ces deux terres. Nous nous sommes retrouvés ensemble, dans le monde des enfants du silence. C’est comme ça que certains de vos fils et vos filles ont continué à vivre, grandir, aimer ou haïr, privés de leur langue, de leur voix. »
REPD : L’exil, dites-vous, c’est être pour toujours à côté de soi. Pour toujours ? Les exilés sont-ils condamnés au silence, au mal-aise, à la solitude et à l’intranquillité ? La « folie » de l’exil est-elle inéluctable ?
Il y a quelque chose d’irréductible, je trouve, dans l’expérience de l’exil, que ce soit pour les migrants eux-mêmes comme pour leurs enfants, même s’ils n’y sont pas confrontés de la même manière. J’échangeais la semaine dernière avec le beau-frère d’un ami. Il est brésilien, et est arrivé en France à l’âge adulte, il y a une vingtaine d’années. Pour parler de sa migration, ses mots ont été : « je ne suis plus la même personne aujourd’hui ». Je trouve que cette phrase résume vraiment les choses comme on peut les vivre de manière très profonde quand on est s’est retrouvé déplacé d’un point à l’autre du globe : plus jamais on ne sera le même. C’est aussi ce que beaucoup des personnes migrantes que j’ai rencontrées dans ma pratique professionnelle évoquent. Comme si quelque chose de soi était définitivement abandonné en traversant une frontière, quelque chose qu’on laisse de l’autre coté une fois qu’on a migré, et qu’on ne pourra jamais retrouver. Pour moi la migration c’est l’expérience de la perte fondamentale. Mais la solitude, c’est probablement la continuité de cette expérience d’avoir laissé quelque chose de fondamental de soi derrière soi, sans pour autant pouvoir jamais pleinement endosser les habits qu’on trouve dans le nouveau pays qu’on a rejoint. C’est cette « double absence », dont parle le sociologue Abdelmalek Sayad dans son livre écrit à partir de récits de migrants. Je ne suis plus là-bas, mais je ne suis pas non plus pleinement ici. Où je suis : partout ? Nulle part ? A la question, est-ce que ça peut finir par rendre fou, j’ai envie de répondre, oui, ça peut. Je pense à une personne que j’aie rencontrée dans mon travail. Il venait d’arriver d’Afrique Centrale (je ne précise pas quel pays, pour respecter son anonymat). Un jour, alors qu’on parlait de la sorcellerie, il m’a regardé et il a répété, complètement perdu : « Ce qui est vrai chez moi, ne l’est pas ici. Ce qui est vrai chez moi, ne l’est pas ici ». C’est une des choses les plus censées que j’ai entendues de ma vie. Et pourtant, cette réalité est tellement compliquée à vivre quand on y est confronté chaque jour, qu’il y aurait de quoi en devenir fou. Ça ne veut pas dire que la migration ne peut pas par ailleurs être aussi vécue comme bénéfique ou libératrice pour certains. Ces deux dimensions peuvent d’ailleurs souvent coexister.
REPD : Et ma langue se mit à danser est un récit difficile, violent, dur, obscur… L’exil y paraît effectivement comme une expérience inextricable, insurmontable, un deuil sans fin. Et pourtant la vie jaillit de ce désert aride de manière complètement inattendue et étonnante comme dans un désert aride où une plante apparaît sans raison et au mépris de l’environnement et de la logique. La métaphore de la vie qui apparaît alors que rien ne le présage sous la forme d’une petite pousse verte semble importante pour vous.
La migration est une expérience fondamentale de l’existence. Chacun tente de faire avec elle, à la mesure de ce qu’il est, avec tout l’inconfort que ça représente. C’est le carburant d’une tenace intranquillité intérieure, mais ça peut aussi être le support d’une puissante créativité. Et heureusement ! Cette langue qui a longtemps rougi d’elle-même, longtemps pleuré, longtemps gardé le silence, peut à un moment donné aussi s’étourdir de mots, et pourquoi pas même, se mettre à danser. C’est comme se mettre à l’escalade au-dessus d’un gouffre, pour narguer son propre vertige. Ça ne veut pas dire que le vertige a disparu, ni qu’on s’y est fait, mais qu’on invente à partir de lui. Beaucoup d’exilés créent, et c’est aussi salutaire d’avoir cette possibilité- là, même à l’intérieur de ce point vertigineux. Ça ne dit pas qu’on ne va pas éventuellement en dégringoler, ou se remettre à pleurer au milieu de la falaise, mais qu’il y a du mouvement et de la vie possible quand même, depuis ces points critiques. Le surgissement de la vie, même fébrile, à partir de l’aridité extrême, ne cesse jamais de me surprendre. En ville, j’adore voir comment à l’intérieur des multiples couches de béton qu’on a construites, comme ça, à un endroit, une pousse de plante vient parfois percer la couche, péter la dalle autour, pour se frayer un chemin, et faire sa vie, en se riant de notre sentiment que les choses sont bien balisées et prévisibles. La vie ne nous demande pas ce qu’elle nous prend. Mais elle ne nous demande pas non plus ce qu’elle peut nous donner, comme ça, alors même que ça peut paraître complètement incongru à cet endroit-là. On peut brûler une terre, détruire tout ce qui y vit, et pourtant, des graines peuvent y être restées en dormance pendant 5 ans, 10 ans, plus parfois, et attendre le moment opportun pour germer à nouveau, et recommencer le chemin de la vie. Personnellement, l’observation de la nature me passionne, ses enseignements m’éclairent beaucoup sur pas mal de choses de l’expérience humaine.
REPD : Les trois contes qui traversent ce récit paraissent comme des fragments, des moments distincts. La couture et l’écriture permet de les rassembler et de les rendre homogènes. Ce conte de l’Homme et de l’Enfant est d’une grande puissance évocatrice. La lumière jaillit. La vie reprend effectivement ses droits… C’est un peu d’espoir mais pas un franc happy end. Peut-on parler d’une métaphore de la dépression et d’une sortie de la dépression ? Comment maintenir cet élan vital ?
Oui c’est très juste, c’est l’image de la traversée d’une aridité extrême où la vie ne trouve plus d’espace. Et puis un matin, sans prévenir, quelque chose de la vie à nouveau se présente. Dans le conte L’Homme et l’Enfant, qui vient se glisser dans le roman, c’est cette expérience-là d’une vie qui revient prendre ses droits, au mépris de tout, en s’insinuant progressivement sur un sol d’une aridité jusque-là totale. Comment comprendre tout ça ? Est-ce que la vie vient nous rouvrir les bras pour nous apaiser de la longue traversée, ou vient-elle simplement se jouer de nous et rappeler qu’au fond c’est elle qui décide ? Je n’ai pas de réponse, et peut-être n’a t’on pas besoin d’en avoir pour l’expérimenter. S’il y avait un mode d’emploi pour garder l’élan vital, je l’achèterais tout de suite [sourire]. Plus sérieusement, ces dernières années, ce qui m’a beaucoup apporté c’est d’avoir justement accepté que l’élan vital puisse ne pas être une donnée continue, qu’elle a ses éclipses. Sinon ça ne serait peut-être d’ailleurs pas un élan. J’ai le sentiment que l’écologie émotionnelle nécessite d’accueillir le passage de la joie comme de la tristesse, de la colère comme de la sérénité, à l’intérieur de notre paysage mental. Si on fait barrière à une émotion, elle va s’accumuler derrière une digue qui quand elle cassera fera bien plus de dégâts que si on avait laissé les différentes eaux passer sur le terrain et continuer leur chemin. Pour moi, autoriser les différentes émotions à venir frapper à notre porte, comme la narratrice le vit dans ce texte (honte, tristesse, peur, colère, fatigue, douceur… viennent la rencontrer aux différentes étapes du récit), c’est justement là- dedans qu’il y a de la vie pour moi, la vie accueillie dans ses manifestations multiples et parfois déroutantes.

